Le véritable Jean Némar était un petit Bureaucrate sans aucune importance. En fait, le seul fait notable dans la vie du vrai Jean Némar fut sa mort, qui fut assez peu glorieuse et d'une affligeante banalité, puisqu'il mourut d'une crise cardiaque suite à un stress intense qui résultait en l'occurence de la nécessité de punaiser au mur une note de service.

Le jeune Bureaucrate qui remplaça Jean Némar était alors très inexpérimenté dans l'art administratif, et il laissa traîner la plaquette de son prédécesseur sur son bureau sans penser à en changer le nom, tout exalté qu'il était d'avoir trouvé une place dans cette prestigieuse administration qu'est la Bureaucratie . Bien mal lui en pris, puisque tout le monde l'appela Jean Némar par la suite. Bien qu'ayant tenté à plusieurs reprises de faire valoir son vrai patronyme, tout le monde continua de l'appeler par le nom ridicule de son prédécesseur.

Jean Némar (le faux) est avant tout un forcené. Rompant complètement avec la tradition millénaire des Bureaucrates, il n'hésite pas à recycler son papier, à remplir son encrier avant qu'il ne soit vide et à ne faire qu'une pause pipi toutes les trois heures. Ce comportement scandaleux lui valut un nombre impressionnant de réprimandes et de retenues sur salaire. Jean Némar allait se faire virer quand on se rendit compte qu'il était tout à fait compétent pour régler les différents problèmes du service. Ses collègues, ravis de pouvoir lui déléguer toutes leurs tâches le félicitèrent chaudement puis s'empressèrent de retourner glander.

Petit à petit la réputation déviante de ce Bureaucrate fit le tour des services, et on commença bientôt à lui envoyer tout le travail que les employés ne voulaient pas faire, c'est à dire tout. On donna à Jean Némar un bureau à l'écart pour éviter la contagion car personne n'était en mesure de dire si cet étrange comportement était transmissible à d'autres, puis on lui donna l'accès à tous les formulaires de la Bureaucratie. Les circuits d'information et les préposés à l'accueil prirent rapidement le pli de tout lui envoyer et l'ensemble des Bureaucrates fut bien satisfait de l'issue de cette grave crise.