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Mot clé - Jean Némar

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Le lutin à tout faire

Le bureau était plutôt spacieux, du moins si on était une bactérie microscopique. Parce que du point de vue d'un lutin, il était minuscule. Devant les Barbares du Nord se trouvait une planche sur deux trétaux entièrement envahie de paperasse. Sur le dessus d'un pile trônait un petit panneau miteux qui disait : "Jean Némar , Opérateur Exécutif". Les murs du bureau étaient depuis longtemps masqués par tous les papiers punaisés dessus, et ces mêmes papiers étaient cachés par les amas de formulaires, de reçus et de notes de service. Au milieu de ce foutoir se trouvait celui qui devait visiblement s'appeler Jean Némar, puisqu'il était assis sur l'unique chaise disponible.

"- Que puis-je faire pour vous Messieurs ? Demanda Jean Némar aux deux Barbares.
- Et bien en fait... hésita Ramdam .
- Nous avons claqué des doigts et... continua Parmesan .
- N'en dites pas plus, vous souhaitez ressusciter ? Parfait, veuillez remplir ces formulaires messieurs, et ne faites pas de ratures."
Le Bureaucrate leur tendit des imprimés au titre évocateur de "formulaire 103205-NL2-072", deux plumes miteuses et un encrier à moitié sec. Les deux Barbares qui étaient rompus à l'art du formulaire remplirent les leurs en 22 secondes pour Parmesan et 26 pour Ramdam à cause d'une question bonus qui se trouvait sur seulement un formulaire sur deux millions.

"- Bien, rendez-moi vos copies que je les examine, déclara Jean Némar.
- Monsieur Némar, je peux vous poser une question ? Hasarda Ramdam ?
- Faites, faites, répondit le bureaucrate sans lever le nez des formulaires.
- Votre nom, c'est pas un peu dur à porter ?
- Je vois que tu as sêché les cours de bienséance ! Souffla Parmesan à son compère.
- Oh ne vous en faites pas pour moi, de toute façon ce n'est même pas mon vrai nom, dit Jean Némar en rectifiant une réponse sur un des formulaires. En réalité c'est celui de mon prédécesseur, mais tout le monde continue de m'appeler par son nom.
- Et ça veut dire quoi Opérateur Exécutif ? relança Ramdam.
- Arrête avec tes questions tu vas l'énerver, et un bureaucrate agaçé c'est une source d'ennuis supérieure à ta mère ! Chuchota Parmesan.
- Oh, c'est un terme pompeux qui ne signifie pas grand chose, répondit le bureaucrate qui était en train de tamponner joyeusement les formulaires. Pour faire de la vulgarisation bureauratique, ça signifie sous-fifre, lutin à tout faire ou besogneux petit collaborateur. En clair, si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous passerez automatiquement par moi.
- C'est pratique, souligna Parmesan.
- Surtout pour vos collègues, appuya Ramdam.
- Comment celà ? Demanda Jean Némar d'un air intrigué.
- Vous faites tout le boulot et eux peuvent glandouiller toute la journée ! s'exclama Parmesan.
- Et on s'y connait en glandouille ! Nous sommes même des professionnels de ce secteur. Ajouta Ramdam.
- Fichtre ! Tempêta le bureaucrate. Mais vous avez raison, c'est moi qui fait tout ici ! Voilà vos formulaires, retournez à l'accueil, on vous indiquera la porte de sortie du Royaume des Morts et vous pourrez ressusciter. Quand à moi, je me mets illico en grêve illimitée !"

Les deux Barbares sortirent du bureau sas demander leur reste devant l'air furieux de leur interlocuteur puis tentèrent de retrouver le chemin de l'accueil. Bien évidemment, toutes les tentatives pour demander leur chemin aux bureaucrates furent vaines et ils mirent une bonne demi-douzaine d'heures avant de se retrouver devant le gigantesque bureau de l'accueil :
"- Monsieur le préposé à l'accueil, nous souhaiterions pouvoir ressusciter. Demanda poliment Ramdam.
- Et alors, en quoi ça me regarde ? Répondit le petit bureaucrate aigri qui occupait le poste.
- Nous avons là deux formulaires validés, et nous voudrions les faire exécuter, dit Parmesan d'un ton qui se voulait très calme.
- Il est presque l'heure de la fermeture hebdomadaire, revenir le mois prochain ! Glapit le réceptionniste.
- Très bien Monsieur. Comme vous le savez, nous sommes de Fiers Barbares du Nord. Nous sommes ainsi habilités à vous maltraiter physiquement, à piller vos biens et violer votre femme. Si vous n'en avez pas, c'est malheureusement vous qui ferez les frais de nos violences à caractère sexuel. Désirez-vous revoir votre opinion quand à notre demande ? Questionna Parmesan, entrecoupé des insultes explicites de Ramdam.
- Je euh... prenez le couloir surmonté du panneau Porte de Sortie, c'est pas là. Mais par pitié, pas de violence !"

Les deux barbares remercièrent le réceptionniste puis se dirigèrent vers le couloir. Au fond de celui-ci se dressait une énorme porte lisse, sans loquet. Ramdam tenta de l'ouvrir par tous les moyens à sa disposition, c'est à dire presque rien et sans succès notable. De dépit, il essaya d'uriner dessus. Une voix puissante tonna alors :
"- Hé, faut pas vous gêner !"

Jean Némar

Le véritable Jean Némar était un petit Bureaucrate sans aucune importance. En fait, le seul fait notable dans la vie du vrai Jean Némar fut sa mort, qui fut assez peu glorieuse et d'une affligeante banalité, puisqu'il mourut d'une crise cardiaque suite à un stress intense qui résultait en l'occurence de la nécessité de punaiser au mur une note de service.

Le jeune Bureaucrate qui remplaça Jean Némar était alors très inexpérimenté dans l'art administratif, et il laissa traîner la plaquette de son prédécesseur sur son bureau sans penser à en changer le nom, tout exalté qu'il était d'avoir trouvé une place dans cette prestigieuse administration qu'est la Bureaucratie . Bien mal lui en pris, puisque tout le monde l'appela Jean Némar par la suite. Bien qu'ayant tenté à plusieurs reprises de faire valoir son vrai patronyme, tout le monde continua de l'appeler par le nom ridicule de son prédécesseur.

Jean Némar (le faux) est avant tout un forcené. Rompant complètement avec la tradition millénaire des Bureaucrates, il n'hésite pas à recycler son papier, à remplir son encrier avant qu'il ne soit vide et à ne faire qu'une pause pipi toutes les trois heures. Ce comportement scandaleux lui valut un nombre impressionnant de réprimandes et de retenues sur salaire. Jean Némar allait se faire virer quand on se rendit compte qu'il était tout à fait compétent pour régler les différents problèmes du service. Ses collègues, ravis de pouvoir lui déléguer toutes leurs tâches le félicitèrent chaudement puis s'empressèrent de retourner glander.

Petit à petit la réputation déviante de ce Bureaucrate fit le tour des services, et on commença bientôt à lui envoyer tout le travail que les employés ne voulaient pas faire, c'est à dire tout. On donna à Jean Némar un bureau à l'écart pour éviter la contagion car personne n'était en mesure de dire si cet étrange comportement était transmissible à d'autres, puis on lui donna l'accès à tous les formulaires de la Bureaucratie. Les circuits d'information et les préposés à l'accueil prirent rapidement le pli de tout lui envoyer et l'ensemble des Bureaucrates fut bien satisfait de l'issue de cette grave crise.